M. Emmanuel Le Roy Ladurie, historien bien connumembre de l'Académie des Sciences
morales et politiques est le véritable créateur de l'histoire du
climat
- Séances publiques du lundi 4 avril
2005
- Académie des sciences morales et
politiques : http://www.asmp.fr/presentation/index.htm
L’histoire du climat est liée à
des préoccupations actuelles, l’effet de serre, mais dans cette
conférence d’aujourd’hui, je m’intéresse davantage au passé, un
passé qui partirait des XIIe-XIIIe siècles et qui se prolongerait
jusqu’à nos jours ;
j’ai tenté de le décrire dans un ouvrage intitulé Histoire humaine
et comparée du climat paru chez Fayard, que j’utilise également ici.
Une telle histoire devrait traiter
du climat planétaire dans son ensemble, mais je ne suis pas un
planétologue, et donc mon étude, ici, concerne surtout le nord de la
France (car le climat méditerranéen est un peu différent). Par
contre mon étude s’intéresse aussi à des zones tempérées un peu plus
septentrionales de l’Europe, telle que la Belgique, le Benelux,
l’Angleterre, l’Allemagne de l’Ouest, la Scandinavie ;
mais pas la Russie, trop lointaine.
Pourquoi m’étais-je intéressé dès
1957 à l’histoire du climat ? À
l’époque j’étais influencé par le marxisme et par une espèce de
scientisme (j’ai évolué depuis, mais il m’en reste un petit quelque
chose), du reste j’ai toujours regretté que les marxistes (sauf
exception) ne considèrent pas le climat : en fait ils n’envisagent
que les rapports sociaux et la production matérielle ; pourtant le
climat, selon leur vocabulaire, est bien la base d’une « force de
production ».
Et puis je m’étais intéressé aussi
à ce qu’on appelle le petit âge glaciaire (PAG) au XVIIe siècle et
la crise générale du XVIIe siècle. Y
avait-il un rapport entre ce petit âge glaciaire, ce refroidissement
sensible dans les glaciers des Alpes pas si éloignés d’ici, et une
tendance générale à la crise économique au XVIIe siècle ? J’étais
allé inspecter sur place l’évolution des glaciers alpin, à l’époque
où j’étais plus sportif, tout en suivant ce qui avait été publié à
leur propos (datations au carbone 14, etc.) ; je me suis également
beaucoup intéressé à la croissance des arbres (les anneaux), à la
dendrochronologie, même si personnellement je ne l’ai pas pratiquée,
mais j’ai suivi les travaux effectués à ce sujet.
Dans mes recherches, les dates de
vendanges ont elles aussi une grande importance : si vous avez une
vendange précoce, cela veut dire que le printemps et l’été ont été
chauds ; si les vendanges sont tardives, cela signifie que le
printemps et l’été ont été plus frais. En
France on a des dates de vendanges depuis à peu près 1370, jusqu’à
nos jours, c’est un instrument de mesure assez commode, même si ces
dates, bien sûr, n’ont pas l’exactitude d’un thermomètre !
Fernand Braudel, mon maître, dès
1949, avait signalé la poussée glaciaire des Alpes à la fin du XVIe
siècle, et au XVIIe. Cette
question a fait l’objet de nombreux travaux en Italie, en France et
en Suisse. Aujourd’hui on connaît assez bien le petit âge glaciaire
qui n’implique qu’une petite différence thermique de 1° C en moins
(c’est faible) avec une expansion des glaciers depuis le début du
XIVe siècle, beaucoup de fluctuations, des glaciers alpins plus gros
(1 km de plus à peu près que maintenant, avec des variations) et
leur débâcle à partir de 1860. Ce qui est un peu étrange c’est que
les glaciers alpins reculent à partir de 1860 et que les
températures paraît-il ne se réchauffent vraiment qu’après 1900 ; le
recul tiendrait-il aussi à une baisse des précipitations
(neigeuses). En tout cas par la suite après 1900, le réchauffement
du XXe siècle a fortement contribué à faire reculer les glaciers
alpins.
Avant la précédente poussée glaciaire
alpine de longue durée, qui commence à peu près vers 1300-1303, on a
un petit optimum médiéval, entre le VIIIe-IXe siècle et le XIIIe ;
ensuite un petit âge glaciaire XIVe, XVe (on peut discuter) ; XVIe
siècle un peu réchauffé, mais après 1560 une poussée glaciaire qui
aboutit au maximum des glaciers des Alpes 1595-1645 ou 1655 ou 1660,
mais on l’observe aussi en Scandinavie fin XVIIe siècle, avec
diverses poussées ultérieures notamment autour de 1770, et puis un
dernier grand maximum entre 1813 et 1859. Depuis cette date
(1859-60), le recul des glaciers alpins, sinon mondiaux, est assez
continu, voire catastrophique jusqu’en 2005, et sans doute au-delà. L’important
est de noter qu’entre 1303 et 1859, les glaciers depuis ont toujours
été plus gros qu’en 1880-2005. Tel
est le PAG.
Chronologie XIIIe siècle - 1201-1300
XVe siècle - 1401-1500
XVIe siècle - 1501-1600
XVIIe siècle - 1601-1700
XVIIIe siècle - 1701-1800
XIXe siècle - 1801-1900
XXe siècle - 1901-2000
XIIIe siècle - 1201-1300
Auparavant, avant 1303, au XIIIe
siècle, il y a donc des étés plus chauds, des hivers un peu moins
froids, avec une belle période d’étés chauds et secs de
1240 à 1290, un certain beau XIIIe siècle, plutôt favorable, me
semble-t-il, à la production des grains. Certes
un été trop chaud comme on l’a vu en 2003 peut être défavorable à la
culture des céréales, à cause de la sécheresse et de l’échaudage ;
en d’autres termes les épis de blé résistent mal à un coup de
chaleur excessif. C’est le cas par exemple en 1236. Mais disons
qu’en général une série d’étés correctement chauds, à la Breughel
(tableau des Moissonneurs), s’avère plutôt favorable à la maturation
du blé, lui-même citoyen immigré venu il y a 6 000 ans du
Moyen-Orient et donc amateur d’une bonne dose de soleil. Donc, des
étés chauds au XIIIe siècle (c’est l’époque de Saint Louis, de
l’épanouissement de l’art gothique) : il n’est pas exclu que ces
belles chaleurs aient pu stimuler l’agriculture, l’économie et la
démographie. Affaire à suivre.
XIVe siècle - 1301-1400
Le petit âge glaciaire est assez net à partir de l’hiver 1303
(travaux de Christian Pfister, les chercheurs de Berne et de Zurich
ont beaucoup apporté sur ce point, ils ne se rendent pas dans
l’Arctique, mais ils observent les glaciers qu’ils ont chez eux ; à
Grenoble on pourrait en faire autant direction Chamonix !), donc il
y a une poussée des glaciers au XIVe siècle, notamment celui
d’Aletsch, on le sait d’après les troncs d’arbres datés par la
dendrochronologie, entre 1300 et 1370. Vous avez corrélativement de
remarquables épisodes frais, notamment la grande famine de
1314-1315-1316, les étés ayant été affectés par des trains de
dépressions ; des étés pourris au cours desquels la ceinture des
perturbations atlantiques passe plus au sud, le foin ne sèche pas,
les charrues s’embourbent, les anguilles se répandent hors de leurs
étangs, les semailles d’automne et de printemps sont ratées, les
rendements du blé sont misérables, les chevaux perdent leurs quatre
fers dans la boue, et l’on a de grosses famines avec des processions
d’hommes nus pour essayer de réagir. On pense à Baudelaire, dût-on
le prendre, pour une fois, au pied de la lettre :
Quand le ciel bas et lourd pèse
comme un couvercle
Et que de l’horizon embrassant tout
le cercle Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
Quand la terre est changée en un
cachot humide,
Où l’espérance, comme une
chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile
timide
Et se cognant la tête à des plafonds
pourris :
Quand la pluie étalant ses immenses
traînées
D’une vaste prison imite les
barreaux…
Des cloches tout à coup sautent avec
furie (c’est le tocsin)
Et lancent vers le ciel un affreux
hurlement,
Et de longs corbillards, sans
tambours ni musique, (c’est la mortalité)
Défilent lentement… l’Espoir,
Vaincu pleure, et l’Angoisse atroce,
despotique, … Plante son drapeau noir.
Baudelaire a dû écrire ce poème pendant un été pourri du temps de
Napoléon III,
mais cette description correspond bien aux été du pot au noir, dotés
de famines et de fortes mortalités autour de 1315.
Quant à la peste noire, elle aussi de
1348, elle n’est pas provoquée, semble-t-il, par le climat,
néanmoins au
cours de la décennie 1340 il y a en grand nombre des étés frais
pourris,
et il est possible qu’en 1348 le passage de la peste bubonique à la
peste pulmonaire la plus dangereuse ait été influencé par cette
fréquente, froide et lourde pluviosité estivale des 1340’s.
XVe siècle - 1401-1500
J’en arrive au XVe siècle qui de
ce point de vue est assez mal étudié ; on
note, en dépit du maintien du PAG, un
petit réchauffement (première moitié du XVe siècle),
à l’époque de Jeanne d’Arc (mauvaise période par ailleurs, époque
des guerres de Cent ans), mais jolie série estivale de 1415 à 1435
avec des vendanges précoces, indicatrice de toute une série de beaux
étés (un beau coin de ciel bleu en somme que l’on appellerait en
France de nos jours une « culotte de gendarme » ou en Belgique une «
culotte de zouave »), de beaux étés qui n’ont pas produit tout
l’effet voulu, car la période était vraiment dure ; des étés parfois
excessivement chauds, producteurs d’un vif coup d’échaudage en 1420
générant lui-même une forte famine due certes aussi à la guerre,
mais également à la mauvaise récolte météorologiquement induite. Il
faut répéter que le blé est un citoyen du Moyen-Orient ; il a été
mis au point dans les régions proches de la Syrie du Nord-Ouest et
de la Turquie limitrophe et il apprécie médiocrement le climat
franco-septentrional ; les étés pourris mais aussi excessivement
chauds ne lui conviennent pas, c’est ce qui se passe en 1420 : à
Noël 1420 le blé manque, à Paris on entend les lamentations des
petits enfants qui crient « je meurs de faim » :
Et sur les fumiers (c’est là qu’il
fait le plus chaud en décembre) parmi Paris … pouviez trouver ci
dix, vingt ou trente enfants, fils et filles, qui mouraient là de
faim et de froid, et n’était si dur cœur qui par nuit les ouît crier
« Hélas ! je meurs de faim ! » qui grande pitié n’en eût ; mais les
pauvres ménagers ne leur pouvaient aider, car on n’avait ni pain, ni
blé, ni bûche, ni charbon.
Il semble que l’été de 1420, ait été assez comparable à celui de
2003, en un peu moins brûlant. Tous
les mois, de février à août 1420, furent de 2 à 3° plus chauds que
lors des moyennes pourtant relativement tièdes du XXe siècle.
On signale encore des vendanges précoces, typiques d’été très chaud
notamment en 1473,
sans famine pourtant parce qu’une pluie adéquate était tombée au bon
moment ; les anneaux des arbres font apparaître néanmoins une
période très chaude et sèche à la fin de l’été 1473 (anneaux
d’arbres particulièrement durs correspondant à l’été terminal, très
dépourvus d’eau).
Deuxième moitié du XVe siècle, malgré 1473 un rafraîchissement
sensible dans l’ensemble,
avec une grande famine de pluie en 1481, sous Louis XI : la
situation est cependant moins grave qu’en 1315 ou 1420, car les
guerres de Cent ans sont terminées depuis 1452-53, la France est en
pleine reconstruction des 50 glorieuses de l’époque (1460-1510), la
population est dynamique. Or on a en 1481 un hiver très froid, un
printemps et un été fort pourris, une famine assez importante et
voilà que pour la première fois en France le roi Louis XI essaie de
prendre des mesures anti-famines. (En 1315 par contre le roi
s’appelait Louis X le Hutin, il n’avait rien fait contre la famine,
sauf envoyer du blé à ses troupes en Flandres et libérer quelques
serfs à prix d’argent.) Mais, à partir de Louis XI, la monarchie
commence à s’intéresser quelque peu au bien-être du peuple, et du
reste elle le paiera assez cher au XVIIIe siècle, car on lui
reprochera de ne pas en faire assez, un peu comme en 2003 (affaire
Mattei).
XVIe siècle - 1501-1600
Nous en arrivons au XVIe siècle : dès
lors on aperçoit de 1500 à 1560, une belle période avec beaucoup de
beaux étés, des hivers doux ; les
glaciers alpins reculent quelque peu (ils restent cependant plus
gros qu’aujourd’hui) et les quatre saisons (hiver, printemps, été,
automne), sont souvent douces, chaudes ou pas trop froides, avec, du
coup, logiquement quelques disettes d’échaudage du blé par exemple
en 1540 on a un très bel été chaud, le vin est tellement sucré qu’on
en fait un apéritif. En 1523-1524, on a un été chaud, le blé en
souffre, le prix du pain augmente, 1 500 maisons et quatre églises
brûlent à Troyes, en Champagne. En 1556, un été très chaud également
(ce n’est pas l’été de 2003 mais c’est quand même très ardent),
incendies de forêts en Normandie et disettes…
Malgré tout pendant ce beau XVIe siècle (1500-1560), on enregistre
une série fraîche 1526-1531, avec, en particulier, une phase
cyclonique dépressionnaire et pourrie.
En 1527, hausse du prix du pain, les emblavures sont gâtées, au
point que l’on doit sortir la châsse de Sainte Geneviève aux fins de
processions et de supplications. À partir de 1528, détérioration
supplémentaire, la récolte céréalière est médiocre, les vendanges se
font début octobre. En 1529, série de mauvaises récoltes, disette
assez grave, année très froide et c’est la fameuse grande Rebeyne,
révolte lyonnaise, entre Saône et Rhône, les greniers sont pillés et
onze émeutiers paient de leur vie leur participation à l’émeute,
telle est l’habitude. (Quoiqu’on en ait dit, ni les protestants, ni
les corporations artisanales n’y sont pour quelque chose, il s’agit
simplement d’une rébellion typique à l’encontre du pain cher.) D’une
façon générale, il y a ici démarrage d’une problématique des pauvres
lors des années 1526-1531, à Lyon en particulier, en France plus
largement, mais aussi en Angleterre et en Allemagne, car la
population augmente, le nombre des pauvres aussi, et le tout se
heurte à ces quelques années climatiquement difficiles de 1526 à
1531.
Le temps se gâte : à partir de 1560 les températures se
rafraîchissent ;
pour les quatre saisons en gros, la température annuelle dans
l’Ouest de l’Europe, baisse de 0,6° C en moyenne, notamment en été,
mais aussi pendant les autres saisons. Les glaciers alpins
progressent assez fortement : on le voit bien vers la fin du XVIe
siècle à Chamonix, au hameau du Châtelard, proche de la Mer de Glace
laquelle en 1600, atteint et détruit des localités qui sont ou
seraient aujourd’hui à plus d’un kilomètre en aval des fronts
glaciaires. En Suisse également, le glacier d’en bas de Grindelwald
prend des proportions éléphantesques, il se porte à 560 mètres en
avant de ses positions antérieures, celles de 1535 ; il menace
d’écraser des granges, chapelles et autres bâtiments. Les cinquante
années qui vont de 1560 à 1609 se détachent ainsi assez nettement :
vendanges plus tardives, printemps-étés plus frais, voire pourris
eux aussi. De plus, on est en pleine guerre religieuse, très
défavorable et même désastreuse pour l’économie. La crise de
subsistance climatiquement déterminante, de 1565-1566 marque surtout
un pic, elle est précédée par la disette de 1562-1563 consécutive
aux mauvaises moissons de 1562. Dès avant cette date les prix
frumentaires ont commencé à monter, modérément mais régulièrement
(argent américain). La peste, partiellement conséquence de la
disette, se déclenche, avec une mortalité gigantesque en 1562-1563,
mortalité à laquelle nos historiens ne s’intéressent guère, ils
préfèrent contempler le fascinant voyage de Charles IX et de sa mère
en 1564-1565 dans toute la France, à travers des populations
décimées peu auparavant : un peu comme si la presse et les médias ne
parlaient que du Tour de France ou du Paris-Dakar, après une
catastrophe démographique qui aurait provoqué dans notre pays un
minimum de trois millions de morts ! Il y a donc un jeu complexe
climat-famine-peste-guerre qui assombrit considérablement la
période. Le grand hiver de 1564-1565, comparable en moins rude à
celui de 1709, a durement éprouvé la région parisienne (mais aussi
les Pays-Bas et l’Angleterre) provoquant une crise frumentaire à
laquelle les populations réagissent, démographiquement, par une
baisse des conceptions entraînant un déficit des naissances l’année
suivante (novembre 1565-novembre 1566).
Autre hiver notable, celui de 1572-1573 : le froid, très rigoureux
dans toute l’Europe du nord, provoque une solide glaciation des eaux
des rivières et des lacs (Allemagne
méridionale, Autriche, Suisse). Donc des gelées hivernales, et
printanières qui tuent les semences ; viennent ensuite l’été et
l’automne trempés (cf. 1481, 1740) ; d’où des raisins peu mûrs et un
vin acide qui tourne à la piquette. À signaler aussi l’automne 1585
fort humide, ce qui a dû compromettre les semailles, et puis l’hiver
suivant 1585-86 nettement glacial. Tout ça, PAG ! : dès avril 1586,
les pauvres ruraux, par troupes coupent le blé à demi-mûr « et le
mangent à l’instant pour assouvir leur faim effrénée » (Pierre de l’Estoile).
Dans le même temps, les combats de religion, entre protestants et
Ligueurs « ultra-papistes » (qui certes n’ont rien à voir avec le
climat) en aggravent pourtant les conséquences néfastes. Batailles,
insécurité, les convois de grains circulent mal… Mai 1588 : la
Ligue… Pour conclure le XVIe siècle, la décennie 1590 se présente
comme une suite d’années presque toutes froides ou, du moins, très
fraîches ; s’agissant de l’Angleterre élisabéthaine qui à cette
époque, à la différence de la France, jouit d’une totale paix
intérieure,on ne peut invoquer les guerres pour expliquer en ces dix
années 1590’s-9, à mainte reprise, le fort déficit démographique,
l’excédent des décès sur les naissances, lui-même né de la cherté
des grains (la disette), déficit frumentaire, notamment en
1597-1598, et on peut même rapprocher ce phénomène de ce qu’écrit la
même année Shakespeare dans le Songe d’une nuit d’été :
« Ainsi les vents…, comme pour se
venger, ont fait monter de la mer des brouillards contagieux
(porteurs de contagions épidémiques ?). Ceux-ci, retombant sur la
terre, ont rendu les rivières si orgueilleuses et si gonflées
qu’elles ont bientôt débordé sur la terre ferme C’est en vain que le
bœuf a tiré sous son joug. Le laboureur a sué tant et plus, mais
sans le moindre succès. Le blé encore en herbe verte a pourri avant
même que l’épi barbu ne se forme. Dans les terres noyées, le parc
clôturé est resté vide, déserté par les bestiaux qu’a frappés
l’épizootie du murrain ; les corbeaux s’engraissent aux dépens de
ces troupeaux de cadavres … Humains, frères mortels, vous voudriez
jouir de vos amusements d’hiver, mais la nuit n’est plus remplie du
son des hymnes ni des cantiques de Noël. Car la lune, gouvernante
des déluges, est pâle de fureur ; elle détrempe tout dans l’air à
tel point que fleurissent partout les rhumatismes et les inversions
de température Les saisons sont altérées »… Et de parler « des
gelées couvertes de poils blancs, piquant du nez dans le frais giron
des roses cramoisies… »
Fantaisie de poète ? Ce n’est pas si
sûr car d’autres indications (escalade du prix du grain comme
conséquence d’années pourries et de mauvaises récoltes, chute de la
natalité) vont dans le même sens : il
y a bien eu une détresse économique pendant les rudes années
1597-1598 en Angleterre.
Sur le continent, l’hiver 1597 est
très neigeux ce qui, une fois de plus, profite aux glaciers alpins,
en pleine phase d’offensive maximale, laquelle culminera au tout
début du XVIIe siècle.
Globalement tous les hivers, de 1586 à 1605, sont neigeux, pensez
aussi à la peinture flamande et hollandaise blanche de neige, de
glace et de patineurs en cette fin de XVIe-début du XVIIe siècle. L’économie
(maigres moissons, restrictions céréalières) retentit sur la
démographie : en France on observe un net déficit des baptêmes
pendant les années 1597-1598 déficit qui correspond à une baisse
d’un quart ou d’un tiers du nombre des naissances nationales ; de
même, outre-Manche, il y a un excédent des morts, inhabituel en
cette île qui, d’ordinaire, est démographiquement dynamique.
On peut aussi se demander s’il n’y a
pas de corrélation de cause à effet entre le petit âge glaciaire qui
marque, grosso modo, les années 1560-1600, ou même 1560-1640, et les
persécutions, les procès de sorcellerie particulièrement nombreux
dans tous les pays d’Europe pendant cette période ; car vous savez
que les sorcières sont souvent accusées, entre autres choses, de
détraquer le temps. Crise déficitaire du vin, aussi (déficit des
vendanges) manque de soleil, gelées.
XVIIe siècle - 1601-1700
J’en viens maintenant au XVIIe
siècle, marqué
en ses débuts, par un froid intense : les
glaces marines se rapprochent des côtes d’Islande, les glaciers
alpins atteignent leur maximum historique vers 1600-1610, à tel
point qu’en juin 1644, Charles de Sales, coadjuteur de Genève et
neveu de saint François, vient à Chamonix conduire une procession de
quelque 300 personnes pour bénir solennellement « au lieudit les
Bois sur le village duquel est imminent et menassant de ruyne totale
un grand et épouvantable glacier poussé du hault de la montagne »
ainsi que trois autres glaciers des alentours qui menacent
différents hameaux. Par chance, la bénédiction épiscopale est
efficace et fait reculer cette menace !
Même tableau en Suisse ; le glacier
d’Aletsch, qui progressait depuis de nombreuses années, atteint une
hauteur extraordinaire, 1653 ; on fait donc appel aux Jésuites qui
viennent faire prédication, procession, bénédiction en septembre
1653 pour stopper, saint Ignace aidant, les velléités de progression
du monstre. Tout au long du XVIIe siècle, les glaciers alpins
restent assez constamment gros, mais ces redoutables pachydermes
cessent de s’étendre plus en aval.
La période 1560-1600, dans son
ensemble, était marquée par un « plongeon » thermique aux quatre
saisons et, le cas échéant, par un excès de pluies, en comparaison
du beau XVIe siècle qui avait précédé (1500-1559) ; le
XVIIe siècle, moins agressif conserve encore des caractéristiques
froides très bien marquées même
si certains étés (1616, dominé par une énorme vogue de chaleur,
1636, 1666, 1684) sont déjà sensiblement plus réchauffés. Mais de
1601 à 1675, par exemple, 70 % des hivers néerlandais sont pluvieux
et/ou neigeux et le premier quart du siècle relève encore du petit
âge glaciaire avec des hauts et des bas, voire jusqu’en 1643 ou
1650-1660.
Dans l’ensemble, les deux premières décennies furent quand même
plutôt favorables pour le bon peuple (la
poule au pot d’Henri IV !) ce qui est dû à la paix, mais aussi à
l’absence de gros désastres climatiques et à l’occurrence d’une
bonne quinzaine d’années de relative abondance des grains. Cependant
1621 marque un changement : printemps frais, surtout en avril ; été
21particulièrement frais, vendanges très tardives, l’hiver 1621-22
commence dès la mi-décembre et dure deux mois, l’année 1622 est
redoutable : grande famine en Angleterre, prix maxima du blé en
France ; mortalité parisienne en ascension libre. La disette
britannique de 1622-23 se fait ressentir jusqu’aux Pays-Bas et en
Lorraine, compliquée par les premières difficultés liées à la guerre
de Trente Ans. À cette décennie fraîche succèdent des années
particulièrement pluvieuses et humides, donnant de mauvaises
récoltes : pour l’ensemble des années 1620-30, le mouvement de
hausse des prix du grain est net, avec des raisons militaires,
démographiques et météorologiques ; la peste corrélative — pas
toujours — de la disette fait rage dans l’Ouest de la France, et
elle ravage les peuplements ; les pauvres gens se réunissent en
assemblées revendicatives, la municipalité d’Agen, ville environnée
alors de vraie famine, emprunte pour trouver l’argent nécessaire à
acheter du grain ; la disette sévit aussi en Bretagne, et dans le
Nord de la France : la pointe de mortalité de 1631 est l’une des
plus fortes connues. En 1636 aussi, violente éruption du nombre des
morts, la situation frumentaire est pourtant excellente et les étés
paradoxalement sont radieux, trop radieux sans doute, trop
calorifiques : belles moissons, vendanges précoces ; mais le niveau
d’eau des rivières et des nappes phréatiques ont trop baissé, elles
sont donc polluées, sales, d’où une dysenterie catastrophique.
Les années qui précèdent la Fronde (1640-43) et la première Fronde
elle-même (1648-50) sont marquées par un net rafraîchissement du
climat dans la moitié nord du royaume, avec de médiocres moissons,
des difficultés frumentaires, des émeutes de subsistance dans le
sud-ouest (1640-43) ; la situation devient carrément catastrophique
dans le Rouergue : les habitants sont « à la faim », mangeant du
pain seulement deux à trois fois la semaine, on abandonne les
terres, les familles sont décimées.
C’est dans ce contexte de hausse du prix des blés qu’éclate la
Fronde : hiver 1648-49 froid (inondation, pluie, gel, neiges en
France et dans le nord de l’Europe), été 1649 dépressionnaire et
pourri, siège de Paris (non-météo !) de janvier à mars-avril, la
situation prend une allure catastrophique ; en 1652 horrible
printemps (guerre) :
à l’échelle nationale, on compte entre 400 000 et 500 000 morts.
Fait remarquable : la même période voit six révolutions
contemporaines lors des années 1640-1659, en Catalogne, au Portugal,
à Naples, en France et en Angleterre, avec des troubles aux Pays-Bas
; les deux séries – politique et climatique – sont indépendantes
l’une de l’autre mais elles entretiennent des contacts : il y a bien
une composante météo-traumatique, froide, humide, météo déficitaire
en blé, réelle, sinon décisive par rapport à la politique, les
quatre années de Fronde le montrent. La hausse des prix du blé
engendrée par le mauvais climat pluvieux et les mauvaises récoltes
en synchronisme avec la Fronde, attise un mécontentement populaire
dont les origines, elles, sont bien entendu politiques, non pas
climatiques.
Autre fait notable : la période 1645-1715 (le règne de Louis XIV)
est parfois spécialement fraîche, avec
un déficit prolongé en taches solaires (ce que l’on appelle le
minimum de Maunder), c’est le moment où l’astronomie est installée
par le pouvoir royal (création de l’Observatoire de Paris) donc on
peut se fier aux observations qui étaient faites à l’époque quant à
ce déficit des taches solaires (Cassini). Le soleil est ainsi sujet
à des fluctuations d’activité qui retentissent sans doute sur le
climat. En tout cas, la phase dite de Maunder est, semble-t-il,
contemporaine par moments (les 1690’s) d’un refroidissement hivernal
et parfois estival des températures dans lequel les variations
solaires ont pu joué un rôle : adieu parfois les beaux étés, chauds,
secs, propices aux moissons ; on a des temps de famine lors de la
seconde moitié du règne de Louis XIV en France, mais aussi en Écosse
et dans les pays nordiques ; adieu les semailles automnales faciles
: elles deviennent de temps à autre difficultueuses (1692) en des
labours détrempés, collants, boueux. Cela contraste avec les années
1635-38 jadis marquées par des printemps-étés généralement chauds et
doux avec une relative pléthore frumentaire. Dès 1658 les choses se
gâtent, inondations catastrophiques ; 1661, pluviosité continuelle,
très dangereuse pour les céréales, un désastre sans nom. La
mortalité maximale sévit pendant les deux derniers trimestres de
1661 et les deux premiers de 1662 : famine, raréfaction des mariages
qui réduit les conceptions et les naissances, la France subit un
demi-million de décès supplémentaires (soit un million et demi de
morts à l’échelle des 60 millions d’habitants de 2005 !). C’est
toutefois moins que plus tard en 1693-94 et 1709-10. Ce qui
n’empêche pas le roi Louis XIV de conduire le grand ballet du
carrousel, d’un faste inouï, en juin 1662, au momnt du maximum du
prix du blé tout en menant pour la première fois une vaste et
judicieuse politique sociale d’importation du blé !
1675, encore un été pourri dû à une vaste dépression arrimée sur
l’Angleterre dès le mois de juin. Madame
de Sévigné grelotte à Paris, comme sa fille en Provence : « Il fait
un froid horrible, nous nous chauffons et vous aussi, ce qui est une
bien plus grande merveille. » Il est possible que cette saison
estivale « plombée » soit due, au moins en partie, aux poussières
répandues autour de la planète par les éruptions volcaniques de
Gamkonora en Indonésie (1673) + Cassini. En revanche, la décennie
1680 est remarquablement chaude et sèche, au moins pour les étés, en
Languedoc ; c’est le moment où Louis XIV, favorisé par le soleil et
les bonnes récoltes, et les bas prix (pour payer ses soldats et les
employés de Versailles) a tout pouvoir pour développer les grandes
idées du règne (paix de Ratisbonne, 1684) et surtout, hélas,
Révocation de l’édit de Nantes (1685).
Mais dès
1687 commence une décennie allongée (1687-1703 ?) qui sera la plus
froide jusqu’à nos jours et fertile… en catastrophes alimentaires. 1691-91
: hiver froid, très neigeux, ce qui, en soi, n’est pas grave ;
printemps 92, début de l’été : frais et pluvieux avec des abats
d’eau considérables, moisson à demi-manquée, vendanges
ultra-tardives ; à l’automne les semailles sont complètement ratées,
et l’on a une grande famine en 1693 ce qui donne en deux ou trois
ans, 1 300 000 morts supplémentaires, c’est l’occurrence d’une
disette géante compliquée par la guerre de la Ligue d’Augsbourg et
par des impôts très lourds. 1 300 000 morts en plus, cela ferait
aujourd’hui presque 4 000 000 de décès en proportion. Les peuples
ressentent durement cette forte mortalité. Les années 1690-99 sont
fort dures à passer. Ce sont parmi les années les plus froides que
l’on ait connues en Europe, avec beaucoup de pluviosité, des flux
dépressionnaires venus de l’Atlantique incessants en France mais
aussi en Finlande et Suède en particulier 1696-1697 ; en Écosse
aussi ce fut très rude, l’Angleterre déjà modernisée s’en est assez
bien sortie, mais l’Écosse a une agriculture plus primitive, plus
vulnérable, que le royaume anglais, c’est donc la dernière famine
écossaise de l’âge moderne ; en Finlande ce fut très grave, un tiers
de la population est morte de faim et de maladies en 1696-97,
épisode démographiquement presque comparable à la peste noire de
1348.
Donc, une dizaine d’années, les 1690’s, avec une succession quasi
permanente d’hivers très froids et d’étés pourris. Ce
qui ne veut pas dire qu’intervient une famine chaque année, mais
cela signifie que des fenêtres d’opportunité s’ouvrent le cas
échéant pour donner libre cours à telle ou telle famine, il y en a
ainsi d’assez fréquentes en cette période : 1693 en France, 1696-97
en Finlande, en Suède, en Écosse.
XVIIIe siècle - 1701-1800
On signalera encore, en un style
analogue, mais avec un contexte météo un peu différent l’hiver
de 1709. C’est l’hiver le plus froid qu’on ait connu en Europe
depuis 1500, depuis
cinq siècles, humainement un peu moins rude que 1693 (600 000 morts
seulement, dans la foulée, en 1709-1710) ; d’une part des gens sont
morts de froid en janvier-février, mais surtout les semailles sont
tuées si je puis dire dans l’œuf. D’où famine en 1709-1710, même si
l’on a re-semé de l’orge au printemps 1709, ce qui permet malgré
tout à la majorité des gens de survivre. Il y a néanmoins 600 000
décès supplémentaires en France suite à cet hiver de 1709, ce qui
ferait aujourd’hui 1 800 000 morts, c’est-à-dire en un an et demi
plus que la guerre de 1914-18 en quatre ans.
Dès le début du XVIIIe, on
ressent partout une petite reprise de chaleur et
elle est très nette après l’hiver de 1709 ; le XVIIIe siècle, sans
être aussi chaud que le XXe, s’avère moins désagréable que le XVIIe.
Les glaciers alpins du XVIIIe restent gros (PAG) mais reculent un
peu. Cela fut vraisemblablement assez favorable pour la démographie
et l’économie. Vous avez donc une forte reprise de la croissance
économique « dix-huitiémiste » en Europe, en France, et aussi en
Chine si bien que l’on peut se demander si ça n’est pas l’ensemble
de l’Eurasie qui a bénéficié dans l’hémisphère nord de ce léger
réchauffement du XVIIIe siècle. A moins d’admettre que l’expansion
très forte de la population chinoise au XVIIIe siècle s’explique par
la croissance des ventes de porcelaine de ce pays à la Compagnie des
Indes européennes, ce qui ne paraît guère sérieux.